[J]e me retrouvais, le soir, dans une solitude absolue, incapable de la moindre décision, n’ayant qu’une hâte, la dernière bouchée fade avalée, grimper dans l’étage du bus 17, voir défiler ces rues encore sans nom pour moi, rejoindre cette chambre que je m’efforçais de ne pas regarder, une fois que j’y étais entré. (Michel Butor – L’Emploi du temps).
On regarde, tout autour, comme si on cherchait. On regarde, on regarde. On ne voit rien de bon. Si on fait attention quand on regarde comme ça, on s’aperçoit que ce qu’on regarde nous fait mal, qu’on est seul et qu’on a peur. On ne peut rien contre la solitude et la peur. (Réjean Ducharme – L’Avalée des avalés).
Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. (Marcel Proust – Pastiches et mélanges).
Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister. (Italo Calvino – Si par une nuit d’hiver un voyageur).
J’ouvre les portes / le vide a une fraîcheur inquiète / qui me brouille la vue / j’aurais dû lire en toutes choses / lâcher ta main est le geste le plus long (Corinne Chevarier – Les Recoins inquiets du corps).
Rien n’est plus difficile que de se débarrasser d’un livre. C’est manquer au sacré : le livre, objet précieux, ne peut être jeté : il ne peut être que donné. Malgré tout et pour des raisons diverses, il nous arrive de laisser filer des livres vers des territoires connus (un don à un ami, un prêt oublié) ou inconnus (vente à une librairie, don à un organisme de charité, etc.). Aussi, le livre possède cette beauté physique, matérielle, qui, au creux d’une étagère de bibliothèque, ouvre l’imaginaire, suscite des envies de lecture. Il suffit de visiter un ami pour s’en rendre compte : qui aime les livres s’arrête devant la bibliothèque du lieu visité et rêve aux livres déjà lus ou explorés, aux livres qu’on voudrait lire et aux livres qui titillent le désir de lire (un titre énigmatique, une édition particulière ou appréciée, un auteur qu’on connaît, etc.).
S’il est un geste difficile, se débarrasser d’un livre ne se compare en rien à l’angoissante perte d’un livre aimé. Il m’arrive souvent de vérifier la présence de mes livres préférés, bien alignés sur la tablette du haut, pour me rassurer. Ils sont là, un peu endormis, et m’invitent aux voyages, à la rêverie. Chaque livre se marie à une saison : par exemple, le roman Les Somnambules, d’Hermann Broch, est indissociable de l’automne et du Café Hubert Aquin. Du temps qu’on pouvait fumer dans les cafés de l’université, on y lisait, on y enfouissait les clopes dans le fond du cendrier, on y restait des heures. On lisait surtout, en solitaire, dans la pénombre enfumée. Ce roman de Broch, taché de café – dû à ma maladresse qui me fit renverser mon café sur mon livre tout neuf, transpire l’automne par sa lassitude, sa monotonie. Dans la première partie, Bertrand s’adresse à Elisabeth, éperdue d’amour : « Pleures-tu parce que le parfait est inaccessible? Alors tu as raison de pleurer. […] je rêve de me perdre dans ton étrangeté, je rêve que tu sois l’être définitif et prédestiné » (Hermann Broch, Les Somnambules). L’automne, en se conjuguant à l’amour, éventre l’abîme : ce n’est qu’à ce prix qu’on peut vraiment goûter à l’absolu : chaque respiration reflète alors le sentiment de la perte. Impossibilité d’emplir ce vide. Alors, lire n’est pas un moyen de fuir, au contraire. Lire permet de percer plus loin le mystère de soi, même s’il ne saurait être totalement résolu.
Certains livres, aimés, adorés, ont déserté ma bibliothèque. Quand je me rends compte qu’un livre manque à l’appel, son absence me prend à la gorge, la serre, l’enserre. La douleur vive, irrationnelle, ne s’atténuerait pas par son rachat. On ne pourrait savourer les pages annotées, les passages surlignés. Aussi, tout livre a son histoire propre : c’était peut-être un cadeau reçu, c’était peut-être lors d’une journée pluvieuse passée dans les bouquineries que le livre a été découvert sous une pile de livres poussiéreux, c’était peut-être une personne, inconnue, mystérieuse, qui l’avait conseillé. Et le retour à la maison, le livre enfoui au fond du sac parce que l’autobus trop bondé vous empêchait de l’extraire méticuleusement, était riche d’espoirs. Si je perdais ce roman de Broch taché de café, toute son histoire s’engloutirait dans l’oubli.
En déballant les boîtes de livres, seul, au milieu d’un fouillis incommensurable, tout un monde s’ordonne tranquillement : déménagé il y a peu, j’ai recomposé l’architecture de mes bibliothèques, comme on fait un casse-tête difforme. Soufflant la poussière sur certains, caressant la couverture d’autres, une sorte de plénitude, vide de sens, flottait dans l’espace de la pièce, étrangement minuscule, comme étouffée par le trop plein de boîtes vides et de livres. Écrasé, en raison de la fatigue, sur le sol, j’errais d’un livre à l’autre, les entrouvrant, me demandant sur quelle tablette j’allais les déposer. Une brise, trop calme, trop fragile, berçait les rideaux. C’est en ouvrant ces boîtes que j’ai revu, relu aussi un peu, L’Emploi du temps, L’Avalée des avalés, Si par une nuit d’hiver un voyageur, Les Recoins inquiets du corps, Les Somnambules et bien d’autres. Des livres qu’on aimerait partager, qu’on aimerait lire à haute voix à cette étrangeté inaccessible.
Quand je suis allé me coucher, épuisé, observant les boîtes vides, j’ai éprouvé une sorte de vide: le vide devant soi.